Interview écrite:
PB Tristan par Philippe

- Tu viens de terminer cet album Frontières, peux-tu nous dire globalement de quoi parlent tes chansons ?

- Mes chansons parlent du monde d'aujourd'hui, mais en fait, souvent, capté depuis l'intérieur des êtres. C'est pourquoi je fais souvent des chansons d'amour. La thématique amoureuse n'y est pas une fin en soi, rien à voir avec les sucreries divulguées par quelques interprètes de variété. En fait, mes chansons d'amour sont des chevaux de Troie pour définir des traits du monde d'aujourd'hui, de la société d'aujourd'hui, du monde d'aujourd'hui, - ou plutôt des gens qui habitent ce monde. C'est les gens qui m'intéressent.

- Quel est le rapport entre le texte et la musique ?

- Mes textes et mes musiques naissent ensemble. C'est immédiat, spontané, et ça peut surgir n'importe où. Mais, à la base, il peut y avoir, quand même une influence musicale ou un idée que je cherche à exprimer. " Cote d'Espoir " par exemple parle d'une jeune fille originaire de Cote d'Ivoire. Il y a donc une musique d'inspiration africaine. " Quand je rentre chez moi " parle de ces gens qui, ayant vécu longtemps loin de chez eux, ne trouvent plus leur place quand ils rentrent dans leur pays. Je pensais à mon retour d'Algérie, en 1984, et, en même temps, à ces familles d'origine maghrébine qui retournent dans leur pays d'origine et qui se sentent tout aussi " déplacés ". Donc ici, l'influence musicale vient des musiques d'Afrique du nord, le rail en particulier.
Je me suis aussi inspiré des musiques de Cesare Evora (Cap Vert) ou de Bonga (Angola). Ces anciennes colonies portugaises ont développé une musique à la fois rythmée et intérieure, presque mélancolique. Et cela leur permet d'explorer une véritable profondeur. J'aime cela, ce mélange de rythme, donc de vie, et de mélancolie, donc de réflexion. Une musique pour le corps et l'esprit.

- Tu me parlais auparavant d'un style " latin "

- Latin je le suis. Et mes voyages en Russie et République tchèque m'ont fait comprendre que, pour eux, la France fait partie du monde " latin ". Chez nous on parle d'un style " latino ", ce qui, généralement désigne les musiques de langue portugaise ou espagnole mêlées à des rythmes entraînants d'Amérique latine. Mais on arrive vite à faire de ces désignations des clichés.
Latin je le suis puisque je parle une langue latine et que j'ai de lointaines origines italiennes. Je pense avoir cette sensibilité latine, une sorte d'art de vivre, une forme d'humanisme, une sensualité qui me fait aimer les rythmes tournants. Mais " latino ", non, rien à voir.

- Pour revenir à l'écriture, est-ce que l'on peut parler de textes autobiographiques ?

- Il y en a. Mais c'est loin d'être systématique. En fait, je regarde les gens qui vivent autour de moi, ou que je croise un jour. Des gens qui vont me laisser une trace, une interrogation, une émotion. Des amis, des amours, des passants.
Mais des fois c'est autre chose. Prenez la chanson " Shenzhen 2002 ". En 2002, je consulte un site d'une galerie photographique. Et je tombe sur un reportage sur la ville de Shenzhen. Le photographe, dans un texte annexe, décrit cette ville de Chine. C'est extraordinaire. En 22 ans, un village de pêcheurs est devenu une ville de gratte-ciel, de verre, d'asphalte et de métal. Simplement parce que le gouvernement chinois a décrété ce village " zone d'économie spéciale " (autant dire ultra-libérale). Alors j'ai voulu faire le portrait d'une jeune femme qui aurait l'hyper modernité de Shenzhen, - jeune femme endormie à côté d'un homme occidental, chargé de valeurs et de culture européennes.
Donc, ici, il n'y a pas d'autobiographie, mais pourtant il y a une intimité dans le sujet qui s'en approche.
Il y a donc plus d'intimité dans mes chansons que d'autobiographie.

- Mais ta musique et ton écriture ont profité de tes expériences !

- Oui, de mon expérience c'est évident.
Par exemple, dans " Libellule dans la Ville " il y a ce souvenir du bus que j'avais pris pour aller en Russie. Je me souviens, en traversant la Pologne, d'un sol tellement plat que le ciel, immense, semblait " mange(r) la terre ".
Donc, dans le premier couplet, j'ai placé cette jeune femme dans un bus qui traverse l'Europe. Ce ciel qui mange la terre annonce le tragique de la vie qu'elle va rencontrer, jeune femme parmi ces prostituées toutes aussi jeunes et aussi jolies, - et que le milieu va dévorer jusqu'au plus profond d'elles-mêmes.

- Je reviens à l'écriture ; quelle place tu donnes à l'écriture par rapport à tes autres activités ?

- On peut dire que tout part de l'écriture. Cela a commencé très tôt. Puis j'ai fait des études de Lettres parce que je voulais faire avancer mon écriture. J'ai écrit avant que d'être chanteur. Bien que. J'ai quand même chanté ma première chanson en public, sur une scène, à l'age de 11 ans ! En fait j'ai essayé plusieurs fois d'abandonner la chanson. Mais elle m'a toujours rattrapé ! Par exemple, le premier concert avec PHILéPOTES devait être mon concert d'adieu à la chanson !
Peut-être que la chanson a vraiment commencé à m'intéresser lorsque j'ai commencé à en écrire. Donc l'écriture revient !
Mon écriture se nourrit d'images et d'observations. Je suis un observateur, aussi bien dans la musique, la photographie que la réalisation de films.

- L'écriture et l'image, des éléments que l'on retrouve dans le dernier film d'Enki Bilal. Tu as justement écrit une chanson
" Bilal Hypnose ", pourquoi ?

- D'abord j'aime beaucoup l'univers de Bilal. C'est un homme d'image, de texte mais c'est aussi un homme d'ambiances, d'atmosphères. J'aime comme il crée ses espaces en utilisant la lenteur, en creusant des interstices de temps d'où il semble qu'une musique s'échappe. C'est donc aussi un homme de musique.

- Mais pourquoi cette chanson ?

- " Bilal hypnose " est une chanson sur les gens qui s'enferment dans des univers fictifs, voire virtuels, à tel point qu'ils en perdent le contact avec la vie, et avec les gens qui les entourent.
Je crois qu'aujourd'hui ces gens sont de plus en plus nombreux. Des consommateurs de vie parallèle en somme.
J'ai choisi le monde de Bilal parce que c'est un monde plein et parce que, par goût, j'avais envie de décrire ce monde. Je n'avais pas envie de parler de Lara Craft ou de Stronghold.
J'avais aussi envie de jouer sur les couleurs, le bleu de Bilal (univers fictif) et puis, plus tard, le rouge de la vie. Cette chanson est construite sur la dualité de ces deux couleurs, le bleu, couleurs du froid et du virtuel, le rouge, couleur du chaud, du corps et du réel.

- Dessinateur, auteur, scénariste, réalisateur, Bilal est un artiste pluriel. Est-ce que tu penses que tout artiste doit être pluriel ?

- Non, chacun fait les choses qu'il est capable de faire. Et généralement, le bon ton voudrait que chacun ne fasse qu'une seule chose : peintre ou sculpteur, ou chanteur ou réalisateur etc.
Mais il y a ces artistes pluriels. Et moi je fais partie de cette famille étrange et parfois contestée. Cocteau par exemple était critiqué parce qu'il était auteur, peintre et réalisateur.
Pour moi les films de Cocteau sont magnifiques, des univers fabuleux, et, aussi, quel trait lorsqu'il dessinait ! Et Bilal, magique aussi ! Et Couture, auteur, chanteur, photographe, vidéaste. Magnifique !
Il y a quelque temps j'entendais un interview de Jim Jarmuch qui disait : " moi je fais des films d'amateur. Parce que j'aime ce que je fais. Je ne fais pas des films pour faire des films. Mais je ne fais que des films que j'aime ". Et Jarmuch est aussi chanteur !
Je pense qu'on raconte toujours la même chose, qu'on porte en soi un univers, univers que l'on retranscrit, quelque soit le support. Entre mes chansons et les photographies que l'on trouve à l'intérieur du livret, - quelle différence ? Cette jeune fille russe qui descend du bus rouge, n'est-ce pas le personnage de " Shenzhen ", ou celui de " Libellule dans la Ville " ? A moins que ce soit celui de " T'as des sentiments " ? Ou tous les trois ? Il y a des histoires qui courent partout dans le monde, et moi, j'aime recueillir ces histoires et leur donner un corps. Ici, le corps, c'est la musique.

Entretien réalisé par Emmanuel Baudin

 

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